Quelles sont les assises qui me lient à mon enseignant ? S’il y en a ? Si non, pourquoi ? par Sylvain
Il est évident à mon avis et à mon niveau, qu’un socle était nécessaire pour établir un lien de vases communicants entre mon enseignant et moi. Partant du principe que tout art véritable, incluant les arts martiaux, s’exprime dans notre réalité physique et technique, via et grâce à une source d’énergie à puiser en nous, aucun doute ne subsista pour moi lorsque je me retrouvais pour la première fois en face de mon sensei, garant avant tout de l’expérience martiale et non intellectuelle de l’aïkido et du iaïdo. Je ressentis cette énergie. Et j’en pris véritablement conscience grâce aussi à notre magnifique Dojo à Bagnol-sur-Cèze, complètement adéquat à ce type de connexion. Ce socle qui en fait se fortifia sur le long terme, s’établit donc sur cette énergie palpable, vivante, et qui ne demandait qu’à éclore en moi, au fur et à mesure de ma pratique.
Ce processus se manifesta néanmoins dès le premier jour de deux façons différentes. Deux phases, dont la première, vécue difficilement, lorsque mon sensei me demandait de « l’attaquer » selon un kata bien précis : en fait, je me retrouvais repoussé naturellement sans pouvoir entrer dans sa sphère. Et lorsque je le pouvais, je savais que c’était à l’image de me brancher maladroitement sur une prise électrique et de me prendre immédiatement une décharge de 220 Wolt. Un jour, autour de notre table, au dojo, après le cours, je lui ai expliqué mon problème. Je lui ai dit que mon intuition ne me permettait pas de « rentrer » spontanément lors d’un kata avec lui. C’était contre nature à mon niveau. Il m’aura fallu des années de pratique pour palier à ce déséquilibre. La confiance en moi et en mon sensei a été l’atout majeur à mettre en oeuvre. C’est certain ! Mais lorsque deux katas ou trois katas s’enchaînaient, et qu’ainsi je me sentais « épargné » et encore « vivant » sur le premier, voir jusqu’au deuxième kata, j’ai vécu par contre la sensation de la vague d’énergie que porte toujours sensei en lui, lorsqu’il amorce un déplacement, d’un point A jusqu’à un point bien précis dans un de nos angles morts que nous laissons à découvert. Il s’agit réellement d’une vague qui part de très bas, qui monte et qui s’abat en fin de trajectoire. Il ne s’agit pas d’une vague à l’image de celles de la Méditerranée, mais plutôt à l’image de celles de l’Océan, qui d’une manière ou d’une autre nous plie à son mouvement. A mon sens, c’est une pure merveille de démonstration du tellurisme lié au cosmos via l’humain. Il s’agit là d’un phénomène que je vois, que je perçois et que je commence grâce à l’enseignement et à la patience de sensei, à appliquer seulement maintenant après 24 ans de pratique des armes…
La deuxième phase qui a crée mon socle permettant une communion durable avec sensei, toujours au niveau de ma quête de connaissances subtiles de l’expérience même de l’aïkido, et toujours à l’écoute de mon ressenti, s’est établie lorsque lors de multiples katas en binôme avec lui, au point ultime où je devais à coup sûr donner un impact, je me retrouvais finalement dans un grand vide. J’étais toujours connecté à sensei, mais dans le vide qu’il venait de créer grâce à un déplacement furtif, accompagné d’un mouvement intérieur de chi. Je me suis surpris à être entrainé comme dans une spirale vers le sol. Cette sensation m’a enthousiasmé. Je dirai même que ce ressenti m’a interrogé un long moment après. Pourquoi ? Parce que, je touchais là, à une partie de la subtilité des arts martiaux, au-delà des techniques. C’est exactement ce que je recherchais. Ce phénomène d’aboutir dans le vide avec mon bokken entre les mains, m’a obligé à ouvrir davantage mes sens et ma conscience sur l’espace dans lequel j’évoluais durant mes cours au dojo mais aussi à l’extérieur du dojo. Des perspectives infinies de créativité se sont alors dessinées dans le sillage de sensei.
Mes assises établies avec sensei sont donc bien immatérielles, posées de cœur à cœur. Elles ne sont pas figées. Elles sont en perpétuels mouvements selon nos cycles de vie au dojo. Elles se renforcent de connaissances à chaque cours via l’expérience directe de la pratique. Et elles sont essentiellement, comme je viens de le décrire, axées sur la connaissance de soi, non pas sur le plan mental mais sur une trame beaucoup plus profonde à l’intérieur de l’être.
A mon niveau, l’intégration de l’enseignement de sensei s’effectue parfois aussi après coup, dans ma vie quotidienne. Il s’agit bien là de perspectives créatrices sans fin, à l’image des cours qui ne sont jamais identiques, car sans cesse renouvelés dans ce qui favorise l’instant présent. D’où la nécessité d’un engagement dans la continuité des cycles et des saisons qui s’écoulent.
Janvier 2024
Sylvain Lainé